28 mars 2013 - Réforme n°3506 - Pâques se relever

Comment des personnes confrontées à d’intenses drames personnels trouvent-elles la force de renaître après l’effondrement ? Séparation, deuil, chômage, maladies graves, alcoolisme : rien n’est incurable pour ces battants anonymes.

Une danseuse bleue tient fermement une main tendue tout en s’élançant dans un cri vers l’infini entre terre, mer et ciel, les cheveux flottant au vent. Telle est l’illustration du livre-témoignage de Manon, atteinte de troubles bipolaires, qui a trouvé un équilibre improbable grâce à des thérapies artistiques alternatives. Voilà l’image de sa « résurrection ».
À quarante ans, elle raconte : « Depuis 2001, j’étais atteinte de maniaco-dépression, mais je n’ai été diagnostiquée qu’en 2007. Ingénieur agronome, j’avais décidé de me reconvertir en DRH. Dans mes phases d’exaltation, je me faisais embaucher, puis des angoisses m’étreignaient et je démissionnais avant la fin de ma période d’essai. » Un scénario qui se répète tous les ans pendant sept années. Elle vit des allocations chômage, puis du RMI. Aujourd’hui, elle travaille à mi-temps à domicile, dans un environnement protégé.

« La guerre que j’ai gagnée »

Mais surtout, elle modère ses phases ascendantes et descendantes par l’art. « Le saxophone fait travailler ma respiration et agit positivement sur mes angoisses. Enseigner la danse me permet de reprendre confiance en moi et donner des spectacles est valorisant ». Manon a aussi été soutenue, d’abord par une église de maison, puis par une paroisse évangélique proche de son domicile. Aujourd’hui, elle se sent « ressuscitée des troubles bipolaires ». Comme Manon, de nombreuses personnes confrontées à des épreuves terrassantes ont su renaître. Nadia, 41 ans, mère au foyer, et Claude, 60 ans, chef d’entreprise, ont survécu à des cancers virulents ; Nicolle, 74 ans, psychanalyste, à deux leucémies ; Isabelle, 50 ans, avocate, est sortie de l’alcoolisme ; Matthieu, 44 ans, manager commercial, a vécu en l’espace d’un mois la séparation d’avec sa femme et la perte de son emploi ; Jean-Jacques, 64 ans, pasteur, a perdu un enfant ; Henri, 48 ans, docteur en psychologie, se remet d’un licenciement trop brutal tout en combattant une sclérose en plaques.

« Dans les appels au secours, les larmes, la terreur, l’intervention divine vous apaise »

Chacun a vécu le drame qui l’a frappé de façon unique, mais leurs expériences répondent souvent. Au début, « tout s’écroule », témoigne Mathieu, séparé et licencié. Il réagit avec violence : « Je suis allé aux toilettes, j’ai crié, frappé du poing contre le mur. Puis j’ai cherché une chapelle pour prier. Après m’être recueilli, j’ai acheté en librairie un livre sur la colère écrit par un moine bouddhiste. » Aujourd’hui, Mathieu a refait sa vie, obtenu la garde alternée de ses deux enfants, cherche à créer une entreprise, fait une psychothérapie et trouve dans la notion bouddhique de l’impermanence un apaisement. Même incrédulité au départ chez Henri, quand il a perdu son emploi, alors qu’il ramenait des millions de francs suisses à son entreprise. « Comme j’étais indispensable, je croyais que je ne craignais rien ». Pourtant, il a eu quinze minutes pour quitter l’entreprise. Il souffrait de sclérose en plaques, et était, certes, souvent absent. Mais il a gagné son procès contre son employeur, est désormais à l’abri du besoin et a retrouvé un travail à temps partiel. Mais il cauchemarde encore toutes les nuits. Il a l’impression que des cow-boys l’ont descendu dans un saloon. « Je suis mort, mais je ne suis pas encore ressuscité ». Jean-Jacques, quant à lui, a perdu son fils, âgé de dix-sept ans, d’une leucémie qu’il a combattue pendant cinq ans. Jean-Jacques ressent une forte injustice, non pas envers lui-même mais envers ce fils dont le destin n’a pas pu s’accomplir. Pasteur proche du Christianisme social, il vit de l’intérieur la condition de ceux pour lesquels il s’indignait autrefois. Sa foi change, s’éloigne du piétisme, devient plus libérale. Ce drame l’a fait « rapetisser. Je suis plus fragile, plus sensible aux situations des gens, plus conscient de mes limites ». Manon, elle, qui est évangélique, a suivi un cheminement similaire : « Avant, j’étais très volontaire. Mais j’ai compris qu’il fallait que je compte sur l’amour et sur la prière des autres. Cela demande beaucoup d’humilité ». Nadia, quant à elle, non-croyante, a trouvé dans l’amour de ses enfants et de son mari la force de combattre un cancer du sein. Diagnostiquée à l’âge de 34 ans, elle a vécu une mastectomie, puis une chimiothérapie. Elle a dû vivre chauve. À la sortie de l’école, on lui a dit brutalement : « Vous ne voyez pas que vous faites peur aux enfants ? » Non, justement. Ses enfants, eux, n’avaient pas peur. « Je n’avais plus de cheveux et un seul sein, mais je restais leur maman. Ils me regardaient avec tout leur amour et je puisais ma force dans ce regard. Mon mari aussi était très présent. On savait qu’entre nous, ça allait plus loin que le physique ». Aujourd’hui, Nadia a un deuxième sein reconstruit avec la chair de son abdomen et est en rémission totale. Elle vient de faire des photos de ses cicatrices pour le magazine Rose, publication destinée aux femmes atteintes de cancer. « Quand je regarde mes cicatrices, je vois la guerre que j’ai gagnée ».

« Hors jeu, hors monde »

Pourtant, en plein coeur de l’épreuve, l’isolement est parfois absolu. Isabelle raconte sans honte le monde parallèle dans lequel l’alcoolisme l’avait plongée, après la séparation d’avec son conjoint et le décès de deux bébés. « L’alcoolisme est une maladie intérieure. C’est une tendance à s’enfuir pour échapper à la douleur. Mais très vite, toute la vie s’organise autour de la bouteille et c’est la boisson qui gagne ». Au fond de son gouffre, cette protestante pratiquante se rappelle que le pasteur qui l’avait mariée était membre de La Croix Bleue. Elle franchit les portes de cette association qui propose des groupes de parole aux alcooliques, et la voilà abstinente depuis 14 ans. Aujourd’hui, elle se déclare  «guérie du désir de boire» et reste impliquée dans l’association pour donner de l’espoir à ceux qui cherchent la sobriété. Claude Davin, atteint d’un cancer des sinus, décrit également une déconnection totale d’avec la réalité. « Vous vivez cette maladie dans une grande solitude car personne ne peut vous aider. Quand les gens s’approchent, ils vous brûlent, mais quand ils ne le font pas, vous vous demandez pourquoi. Vous êtes inatteignables, hors jeu, hors monde ». Il s’appuie alors sur sa foi. « Quand j’ai récidivé, j’étais abasourdi, terrifié, mais j’ai trouvé de la force dans la prière. C’est un combat tellement intense, et vous vivez les miracles les uns après les autres. Ce sont des centaines de guérisons successives. Dans les appels au secours, les larmes, la terreur, l’intervention divine vous apporte la paix ». Aujourd’hui, Claude est guéri. Il rend hommage à sa femme, ses deux plus jeunes enfants qu’il n’a pas vu grandir et son associée qui a sauvé l’entreprise. Il a témoigné sur le site Internet évangélique Top chrétien, et répond par courriel aux demandes de soutien. Manon renchérit : « Avec Dieu, rien n’est incurable, il y a toujours une issue possible ». Nicolle en sait quelque chose, elle qui a failli mourir deux fois d’une leucémie. « Au début, bien que je ne voulusse pas quitter mon mari et mes enfants, je me réjouissais de mourir car j’allais rencontrer Dieu et la quête serait enfin finie. Puis, j’ai pensé que si la vie m’avait été donnée, il fallait que je la cultive. Et je m’en suis sortie. Quand j’ai rechuté, c’était la catastrophe. Je suis devenue une mourante totalement dépendante des autres, et j’ai découvert le bonheur d’être “ensemble” : de compter pour les autres simplement par ce que l’on est ». Selon les médecins, Nicolle a vécu un miracle puisqu’elle est vivante aujourd’hui. « Christ a fait jaillir la vie là où se trouvaient toutes les forces de la mort. Il faut descendre parmi les forces de la mort pour découvrir que Dieu y est ».


MARIE LEFEBVRE-BILLIEZ

 

RÉFORME N° 3506 28 MARS 2013

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