Mars - avril 2013 - Ombres & Lumière n°192 - J'ai trouvé par moi-même

La maladie psychique se révèle à partir de l’adolescence ou de l’âge adulte. Auteur d’un livre témoignage (1), Manon Corvoisier a découvert qu’elle était atteinte de troubles bipolaires. Toute seule, sur Internet. Elle raconte.

 

Subitement en 2001, j’ai commencé à vivre des périodes de dépression et d’angoisse. Ingénieur agronome, reconvertie dans les ressources humaines, j’acceptais des postes à responsabilité. Mais très peu de jours après, j’étais terrassée par des angoisses très fortes, des doutes inhibants, suivis d’une sensation de ne plus pouvoir du tout gérer la situation. Et, plus le temps passait, moins je m’en sentais capable, si bien qu’au bout de quelques jours, je rompais la période d’essai et m’enfonçais dans une dépression longue qui pouvait durer un an. Un jour, spontanément, l’énergie, l’entrain, la capacité à m’engager revenaient. Je postulais à nouveau à un poste à responsabilité et le même scénario se reproduisait... A chaque nouvel échec – car je le vivais comme tel –, la confiance en moi s’amoindrissait. Auparavant, j’avais assumé parfaitement des postes intéressants. En ressources humaines, j’avais même dû gérer des situations difficiles de licenciements économiques. J’étais mobile, je n’hésitais pas à travailler dans des régions où je ne connaissais personne.

Quelque chose modifiait profondément ma personnalité

A la première dépression, je suis allée voir un psychiatre qui m’a prescrit des antidépresseurs. Mais j’avais le sentiment que quelque chose d’autre, de grave, modifiait profondément ma personnalité. De fait, entre les dépressions, je commençais à avoir des phases maniaques, d’abord plus ou moins masquées – j’avais un surplus d’énergie –, puis de plus en plus présentes. Par exemple, je me mettais à conduire très dangereusement. Il y avait une sorte de pulsion en moi qui m’amenait à faire des excès de vitesse, griller des feux rouges. Ce dernier symptôme m’a le plus alertée : non seulement, je me mettais en danger, mais je risquais de tuer quelqu’un. En outre, à la suite d’un projet démesuré d’éco-village dans les Cévennes pour lequel j’avais tout quitté et qui s’était avéré une expérience catastrophique, j’avais aussi développé des troubles de l’alimentation, des troubles obsessionnels compulsifs (TOC) et connu des pulsions cleptomanes. J’avais 34 ans et ne me reconnaissais plus. Jusqu’où cela irait-il ? Je craignais de tomber dans la folie et de me retrouver à vie à l’hôpital psychiatrique. Malgré cette peur et la colère, je gardais au fond de moi un brin d’espérance de ne pas sombrer totalement. En quelque sorte, il n’y avait plus que Dieu à qui je pouvais dire : "Je ne sais pas comment tu vas faire, mais tu vas te débrouiller pour que cela devienne vivable." Il devenait évident que je ne pourrais plus être comme avant.

Tout se recoupait

J’avais soif de comprendre, mais je ne voulais pas retourner voir un médecin tout de suite. Par peur d’être incomprise ou mal diagnostiquée. A part me bourrer de médicaments, sans être sûr de ce que j’avais, que pourrait-il faire ? J’ai décidé de prendre les choses en main et d’essayer de trouver par moi-même en cherchant sur Internet. Une nuit, en rentrant les mots clés "conduite automobile dangereuse", puis "TOC", et "troubles de l’alimentation", je suis tombée sur une page qui décrivait les troubles bipolaires. Je ne connaissais pas du tout cette maladie. J’ai continué à surfer sur différents sites… Tout se recoupait : les symptômes, les phases dépressives et maniaques, les témoignages. Je me suis dit : "C’est ça !" Comme il est conseillé sur les sites, je suis ensuite allée consulter un psychiatre qui m’a confirmé le diagnostic. Savoir m’a permis de sortir de la culpabilité. Je comprenais que ce n’était pas ma faute et que je n’avais pas de moyen jusqu'à présent de contrôler ce trouble. Désormais, je n’étais plus seule. D’autres personnes vivaient la même chose que moi, je pourrais les rencontrer. A nouveau, je pouvais espérer : puisqu’il s’agissait d’une maladie connue, il existait sûrement des traitements. Bref, j’étais réconfortée, apaisée. C’était le premier pas vers une amélioration.

Propos recueillis par F. C.

"Le diagnostic ouvre la voie à d’autres passages"
Pour la plupart des familles, le parcours n’est pas linéaire mais chaotique, alternant progrès et reculs, essais et refus de médicaments. Au-delà de l’annonce diagnostique initiale, il existe beaucoup d’autres moments de vérité. Ainsi en est-il de la demande d’avis pour un dossier de reconnaissance de travailleur handicapé, dont l’acceptation ouvre l’accès à un soutien financier ou aux rares structures adaptées. Le psychiatre hésite à donner un diagnostic favorable!: il craint de stigmatiser son patient, de détruire chez lui la volonté de se soigner, et peut-être aussi – nous le sentons dans certains cas – de signer son échec de soignant. Pour nous, parents, l’encouragement à remplir le dossier représente un nouveau deuil!: "Oui, notre enfant est handicapé." S’agit-il d’un nouvel échec ? Comment vivre cette étape en continuant à croire dans les capacités de notre proche à tirer avantage, souvent tardivement, de ce passage douloureux ?
Pierre et Marie-France Sarreméjean, parents de quatre enfants dont deux sont atteints de maladie psychique. Témoignage paru dans la revue Laennec n°2/2007, publiée par le Centre Laennec, 12 rue d'Assas - 75006 Paris

(1) Manon Corvoisier, Moi, Manon, bipolaire. De l’enfer à mon chemin de liberté, Ed. Salvator, 2012, 186 p., 19€90

N° 192 - mars-avril 2013 - Ombres & lumière - N° 192 - mars-avril 2013

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